Relations avec les pouvoirs hellénistiques


Comme nous l’avons dit, cette partie est la plus importante de l’étude. Nous avons ici cherché à étudier le statut d’Iasos et son évolution, en nous basant sur les sources épigraphiques disponibles. De 323 av. J.-C. jusqu’en 188 av. J.-C., la cité se retrouva sous plusieurs sphères d’influence différentes. D’abord antigonide, elle passa ensuite dans les mains lagides. La première moitié du IIIème siècle est plus obscure. Les sources manquent. Nous pouvons tenter d’émettre des hypothèses en nous basant sur la situation d’autres cités, comme Bargylia par exemple, voisine d’Iasos. Mais sans sources, il ne s’agit que d’hypothèses, sans aucune certitude. Le dernier quart du IIIème siècle est éclairé par un décret en l’honneur d’un personnage – Olympichos –, qui, au gré des circonstances, changera de camp. Voilà qui n’aide pas à la compréhension de l’histoire de la cité.
Le début du IIème siècle est plus clair. Antiochos III, le roi séleucide, prend possession de la Carie, profitant de la guerre entre Rome et Philippe V de Macédoine.
Dans ce cadre, comment la cité d’Iasos vit-elle ces changements d’influence ? Quelle fut sa relation avec les divers pouvoirs successifs ? Et enfin, quel fut son statut politique ? Put-elle conserver indépendance et autonomie, ou devint-elle une ville soumise ?
Nous tenterons, dans les pages qui suivent, de comprendre comment la cité négocia son statut de cité indépendante et autonome, auquel elle tenait tant.

Relations avec les Antigonides (315–309 av. J.-C.)


Décret en l’honneur d’Eupolémos (314-313 av. J.-C.)


Contexte historique

Après la mort d’Alexandre et après Triparadeisos, la Carie était gouvernée par le satrape Asandros, situation qui durait encore en 315. On sait qu’en 315, Antigone envoya son neveu et général Polémaios en Cappadoce pour secourir Amisos, à la suite de quoi celui-ci se rendit en Bithynie et de là, en Ionie et Lydie. Cependant, les ennemis d’Antigone n’étaient pas inactifs. Ptolémée Sôter conclut un traité avec Asandros contre Antigone et envoya des troupes en Carie pour aider Asandros qui avait été attaqué par Polémaios, pour le compte d’Antigone. Il est plus que vraisemblable que Ptolémée avait pénétré en Carie et y avait saisi plusieurs places fortes. Ce fait et la crainte qu’Antigone ne passe en Macédoine forcèrent Cassandre à y envoyer (certainement par mer) des forces importantes sous le général Prépélaos. Ces troupes furent mises à la disposition d’Asandros. Ptolémée faisait sans doute des progrès, car il attaqua des villes en Carie. De ce texte, nous pouvons conclure qu’il y avait des villes en Carie qui étaient des alliées d’Antigone et d’autres qui s’étaient jointes à ses ennemis. Dans ce cadre, il est intéressant d’étudier la position qu’adopta Iasos, par rapport au contexte politique, et quel camp elle choisit. L’inscription IK, Iasos I, 32 nous apporte quelques informations.
Traduction 

1. Sous la stéphanéphorie de Poséidonios, fils d’Hégulios,
2. étant en charge au sixième jour du mois d’Elaphébolion, Drakonidès fils d’Ekataios
3. épistate, Dionsodoros fils d’Iatrokles était secrétaire ;
4. il a plu au Conseil et au peuple, Asclépiadès fils d’Iatrkléos
5. a dit ; attendu qu’Eupolémos le Macédonien, fils de Pôtalos, est
6. un homme bon envers la cité des Iasiens et a rendu à beaucoup de citoyens
7. des services avec empressement, qu’il soit loué par le
8. peuple, et qu’Eupolémos soit proxène et évergète de
9. la cité des Iasiens, et qu’il lui soit donné la citoyenneté…
Commentaire :

Datation 

L’inscription date certainement des années 315/314. Eupolémos, en guerre contre Ptolémée aux côtés de Cassandre, fut capturé en 313 par Polémaios.
Le personnage d’Eupolémos

Cette inscription est un décret en l’honneur d’un officier, d’un fonctionnaire royal ou d’un dynaste. Dans le cas présent, Eupolémos était le dynaste de Mylasa et possédait une grande influence dans la région. Il était sans nul doute au service d’Asandros, qui reçut la satrapie de Carie en 323 et s’allia à Antigone en 316. Comme le dit notre inscription, Eupolémos est d’origine macédonienne, ainsi que le montre le monnayage qu’il a frappé en Carie, portant des boucliers macédoniens. Ce type monétaire, très fréquent dans le monnayage des rois et des cités macédoniennes, était rare en Asie Mineure. Il indiquait donc un étroit rapport avec la Macédoine. Sans doute Eupolémos était-il un de ces officiers supérieurs qui ont fait fortune en Asie Mineure à l’époque d’Alexandre et de ses successeurs et qui sont devenus des personnages puissants, voire des dynastes dans le cas présent, que les cités grecques honorent de la proxénie et du droit de cité, en les nommant évergètes. Le décret honorifique de la cité d’Iasos pour Eupolémos s’inscrit dans ce cadre.
Iasos prend le parti d’Antigone

Ce décret nous apprend qu’Eupolémos fut un homme bon envers la cité et qu’il lui rendit service, raison pour lesquelles les Iasiens le louèrent, lui donnèrent la citoyenneté iasienne et le nommèrent proxène et évergète.
La cité, en lui accordant ainsi ces honneurs, intégrait Eupolémos dans son tissu social. Eupolémos devenait ainsi en droit de posséder de la terre sur le territoire d’Iasos, de participer à des fêtes publiques et d’occuper une magistrature. Mais, par cette mesure, la cité entendait certainement recevoir d’autres avantages encore. Eupolémos, dynaste de Mylasa, était influent dans la région et possédait une certaine fortune.
Synthèse
Par le biais de ce décret, nous apprenons que les Iasiens avaient pris le parti d’Antigone, et cherchaient à obtenir par le don de la citoyenneté iasienne à Eupolémos une protection ou une attention particulière. Ils craignaient certainement d’entrer dans la sphère lagide. Malheureusement pour la cité, Eupolémos, lors d’une campagne en 313, fut attaqué par Ptolémée et fait prisonnier. On le retrouvera bien loin de la Carie en 312, comme gouverneur en Grèce, nommé par Cassandre.

Décret en l’honneur d’Aristodémos (315 av. J.-C)


Contexte historique


Dans la lutte qui opposait Antigone et Ptolémée pour la conquête de l’Asie Mineure, comme nous l’avons vu plus haut, les deux successeurs d’Alexandre s’opposèrent autant sur le plan militaire que sur celui de la propagande, avec une surenchère de déclarations. Antigone avait fait proclamer à Tyr en 315 av. J.-C. que « tous les Grecs seraient libres, sans garnisons et autonomes » et Ptolémée avait aussitôt « écrit à peu près la même chose, voulant faire savoir aux Grecs qu’il ne se préoccupait pas moins qu’Antigone de leur autonomie ». Ces déclarations étaient bien entendu intéressées et visaient à s’attirer la sympathie des cités grecques. Car Antigone se présentait comme leur libérateur, prêt à tous les sacrifices pour leur garantir paix et tranquillité. Dans sa lettre, il invitait les Grecs à prêter serment, et il se posait comme celui qui ferait respecter l’ordre. « En fait, comme l’écrit Jean-Marie Bertrand, il n’avait guère d’illusion, car cette lettre envoyée aux cités grecques lui servit simplement à compter combien de cités étaient prêtes à accepter qu’il les protégeât et donc à entrer ou rester dans son domaine ».
L’inscription qui suit est un décret en l’honneur d’un officier, sans doute royal. Le seul élément de datation qui peut nous aider à placer ce texte dans son cadre historique est le nom de l’officier pour lequel ce décret est décerné : Aristodémos. Il pourrait s’agir ici d’Aristodémos de Milet qui était l’un des officiers d’Antigone le Borgne, connu notamment pour avoir porté la proclamation de Tyr aux cités grecques en 315.

Traduction


1. … … …
2. il fournissait aux soldats déployés sous ses ordres
3. disciplinés et pleins de bonne volonté, et il persévéra en prenant grand
4. soin des autres qui (habitaient) étaient dans la cité et son territoire ;
5. il a plu au peuple ; qu’Aristodèmos soit remercié de la bienveillance
6. qu’il a envers la cité des Iasiens ; que la proxénie et la citoyenneté soient
7. à lui les partageant avec les autres citoyens ; que la première place
8. lui soit accordée dans tous les concours et l’exemption d’impôts dont la cité est maîtresse
9. et le droit d’entrer dans le port et d’en sortir, en temps de paix comme en temps de guerre
10. en bénéficiant de l’asylie et sans traité particulier; qu’il en soit de même
11. pour ses descendants ; pour que le néôpoiès se charge de faire graver
12. ce décret, les prostatès lui montreront l’endroit le plus
13. visible, afin que le décret soit gravé

Commentaire


Datation

Peu après 315 et la déclaration de Tyr.
Une cité qui confirme son soutien à Antigone

Il est évident que cette inscription doit être mise en relation avec le contexte historique décrit plus haut. Et il semble certain également que l’Aristodémos dont il est question ici soit Aristodémos de Milet. Celui-ci allant d’une cité à l’autre porter la lettre proclamant la « liberté des Grecs », nous pouvons facilement imaginer la cité d’Iasos, qui tenait fermement à son indépendance et à son autonomie, vouloir accorder des honneurs à celui qui venait la lui annoncer. En examinant avec attention l’inscription, nous pouvons remarquer qu’Aristodémos reçoit tous les honneurs qu’une cité peut décerner : proxénie, citoyenneté, première place à tous les concours, exemption d’impôts, droit d’entrer dans le port et d’en sortir à l’abri de toute saisie et sans qu’un traité particulier soit nécessaire ; honneurs suivis de la formule usuelle « en temps de paix comme en temps de guerre ». La cité ici offre son complet soutien à Antigone à travers son officier Aristodémos.
Synthèse

Dans ce décret, la petite cité de la côte carienne réitérait son soutien au parti d’Antigone le Borgne et affirmait sa volonté de rester sous sa domination. Peut-être par naïveté pensait-elle que les déclarations d’Antigone seraient suivies. « Malheureusement » pour elle, la cité passera en mains lagides quelque six années après ces événements, en 309.

Relations avec les Lagides (309-281 av. J.-C)


A la fin du IVème siècle, l’entrée d’Iasos dans l’alliance lagide marque un événement important dans l’histoire de la cité. Les accords qui sont traités dans le décret (ou les décrets) qui suivent régiront le statut politique de la cité pendant la plus grande partie du IIIème siècle. Ils présentent un intérêt particulier, car ils donnent des informations détaillées sur les relations entre une cité grecque et un Etat hellénistique de première importance. Les sources faisant défaut pour les années et décennies suivantes, nous pouvons supposer qu’Iasos resta sous domination lagide. En effet, il ne semble pas, d’après les sources à notre disposition, que les guerres et les modifications de frontières aient beaucoup affecté l’influence lagide en pays iasien.
La stèle ci-dessous porte quatre documents distincts, directement liés aux négociations de l’entrée d’Iasos sous la domination lagide. L’articulation suivante peut être établie :
- décret de la cité envers Ptolémée confirmant une alliance
- lettre d’Aristoboulos, sans doute un officier royal, à la cité à propos de ses revenus et de la contribution qu’elle devra verser
- serment d’Aristoboulos qui s’engage à respecter l’autonomie et la liberté de la cité
- serment d’Asclèpiodotos, un autre officier royal, confirmant le serment d’Aristoboulos.

Blümel y avait vu un accord unique, du moins concernant la première partie du document, entre trois parties : les Iasiens, une garnison (anciennement aux ordres d’Antigone Monophtalmos) occupant les acropoles et Ptolémée. Mais, comme le suggère Adalberto Giovannini, il s’agit de deux accords distincts, à savoir en premier lieu un accord entre les Iasiens et la garnison et en deuxième lieu un accord entre la cité et Ptolémée.

Traduction partie I : décret entre les Iasiens et Ptolémée



1. …
2. …
3. Polémaios
4. Il a plu
5. au Conseil et au peuple des Iasiens
6. …
7. Polémaios libre
8. et autonome et sans garnison et exemptée de phoros Machaon et
9. les soldats sous ses ordres et Hiéron et les soldats sous ses ordres et Sôpolis
10. et les soldats sous ses ordres dignement
11. Polémaios à Polémaios fils de Polémaios
12. … restituer les acropoles
13. et la cité… ; restituer aussi tout ce qui se trouve
14. sur les acropoles… ; que les Iasiens paient les indemnités et les
15. soldes dues à Machaon, à Hiéron, à Sôpolis et à
16. leurs soldats…, tout ce qui leur est dû
17. dans les quinze jours suivant le retour des ambassadeurs envoyés à Ptolémée ;
18. et qu’après avoir payé ils recouvrent, de la part de Machaon, les acropoles,
19. ce qui se trouve sur les acropoles, et la cité, conformément à ce qui a été
20. convenu ; et qu’il y ait sécurité pour Machaon, Hiéron, Sôpolis et
21. leurs soldats établis dans la cité, soit qu’ils y demeurent selon les lois d’Iasos,
22. soit qu’ils s’en aillent où ils veulent par terre ou par mer ;
23. et que soient abolis tous les chefs d’accusation de ces hommes et de leurs soldats
24. contre les Iasiens et les habitants d’Iasos, et des Iasiens et des habitants
25. d’Iasos contre ces hommes et leurs soldats, (chefs d’accusation) issus dans le
26. passé des litiges (entre eux) ;
27. et que la même sécurité qu’à… soit accordée à… et en outre à l’épouse
28. d’Aristoclès, aux… d’Aristoclès…, aux enfants de Molon, à Syros, à Ischyr-…, …à
29. la fille de…, à l’épouse d’Hestiaios, à ses enfants
30. et à… ; // Que les Iasiens et les habitants de la cité
31. jurent à Ptolémée, étant libres, autonomes, exempts de garnison et
32. de tribut, d’être les alliés de Ptolémée et de ses descendants pour toujours. –
33. que Machaon, Hiéron, Sôpolis et leurs
34. soldats jurent aux Iasiens, et les Iasiens à Machaon, à Hiéron, à Sôpolis et à leurs
35. soldats, et que le serment soit le suivant pour Machaon, Hiéron, Sôpolis et leurs
36. soldats : Je jure par Zeus, Gè, Hélios, Poséidon, Apollon, Déméter,
37. Arès, Athéna Areia, tous les dieux et déesses et la Tauropole ; je respecterai
38. l’entente que j’ai conclue avec les Iasiens et je n’accueillerai de soldat
39. de la part de personne dans les quatre jours suivant l’envoi de
40. l’ambassade à Ptolémée, ni plus tard sans l’accord des Iasiens ; sans ruse ni tromperie ; qu’il en soit bien pour moi
41. si je respecte mon serment, et le contraire si je me parjure. – Que les Iasiens prêtent le même serment à Machaon, à Sôpolis,
42. à Hiéron et à leurs soldats. – Que Ptolémée prête
43. le serment suivant : Je jure par Zeus, Gè, Hélios, Poséidon, Apollon, Déméter, Arès,
44. Athéna Areia, tous les dieux et déesses et la Tauropole ; je maintiendrai
45. l’entente que les Iasiens ont conclue avec Machaon, Hiéron, Sôpolis, leurs
46. soldats et les autres personnes inscrites dans l’entente ;
47. sans ruse ni tromperie ; qu’il en soit bien pour moi si je respecte mon serment, et le contraire si je me parjure. –
48. Que les Iasiens prêtent à Ptolémée, et Ptolémée aux Iasiens, le serment suivant :
49. je jure par Zeus, Gè, Hélios, Poséidon, Apollon, Déméter, Arès, Athéna Areia,
50. tous les dieux et déesses et la Tauropole ; je serai dévoué à Ptolémée et je serai son allié
51. et celui de ses descendants pour toujours, étant libre, autonome, exempt
52. de garnison et de tribut ; sans ruse ni tromperie ; qu’il en soit bien pour moi
53. et ma lignée si je respecte mon serment, et le contraire si je me parjure. – Que Ptolémée
54. prête aux Iasiens le serment suivant : Je jure par Zeus, Gè, Hélios, Poséidon, Apollon, Déméter, Arès, Athéna Areia,
55. tous les dieux et déesses et la Tauropole ; je maintiendrai la cité d’Iasos…
56. libre, autonome, exempte de garnison et de tribut

Partie II : lettre d’Aristoboulos



1. Aristoboulos au conseil et au peuple d’Iasos, salut. Les ambassadeurs qui se sont présentés
2. ont conversé avec moi en présentant vos demandes, d’après lesquelles la cité serait libre,
3. autonome et alliée ; comme nous leur demandions de fournir une garantie de cela,
4. ils ont accepté ; cela donc leur a été accordé ; ils ont également discuté de la contribution,
5. afin de payer celle qui sera bien en rapport avec la défense du territoire,
6. et du fait que vous soyez maîtres des revenus du port et des autres revenus ; au sujet du port,
7. nous avons consenti à leur demande ; mais à propos de la contribution, il m’a paru bon d’en référer au
8. roi pour éviter que, la décision venant de nous, un désaccord entre vous et moi sur le plus ou le moins
9. ne crée un obstacle à la réalisation, comme nous le voulons, des projets concernant la cité ;
10. j’ai donc jugé préférable de vous envoyer une lettre. Portez-vous bien. – Partie III : lettre d’Asclépiodotos

11. Serment qu’a prêté Aristoboulos : Je jure par Zeus, Gè, Hélios, Apollon, Arès, Athéna
12. Areia, tous les dieux et déesses et la Tauropole ; je maintiendrai la liberté
13. et l’autonomie du peuple d’Iasos, je laisserai les Iasiens
14. percevoir tous les revenus de la cité et du port et je leur ferai verser la contribution
15. que fixera le roi ; si quelqu’un porte préjudice aux Iasiens, je ne me déroberai pas, mais je les aiderai de tout mon pouvoir
16. et sur terre et sur mer, et je serai moi-même dévoué à la
17. cité d’Iasos et je ferai le bien que je peux en paroles et en actes, sans ruse
18. ni tromperie ; qu’il en soit bien pour moi si je respecte mon serment, et le contraire si je me parjure.
19. Asclèpiodotos au conseil et au peuple d’Iasos, salut. Vos ambassadeurs se sont entretenus avec nous,
20. nous demandant de prêter le même serment qu’Aristoboulos ; sachez donc que
21. nous avons juré dans les mêmes termes. Portez-vous bien. – Serment qu’a prêté Asclèpiodotos :
22. je jure par Zeus, Gè, Hélios, Apollon, Arès, Athéna Areia, tous les dieux et déesses et
23. la Tauropole ; je maintiendrai la liberté et l’autonomie du peuple
24. d’Iasos, je laisserai les Iasiens percevoir tous les revenus de la cité et du
25. port et je leur ferai verser la contribution que fixera le roi ; si quelqu’un porte préjudice
26. aux Iasiens, je ne me déroberai pas, mais je les aiderai de tout mon pouvoir et sur terre et sur mer,
27. et je serai moi-même dévoué à la cité d’Iasos et je ferai le bien que je peux en paroles
28. et en actes, sans ruse ni tromperie ; qu’il en soit bien pour moi si je respecte mon serment, et le contraire si je me parjure.


Commentaire



Datation
 
Comme le relève Léopold Migeotte, les événements rapportés dans ce décret se sont déroulés aux alentours de la fin de l’année 309, voire au début de l’année 308. En effet, Ptolémée se trouvait encore dans ses quartiers de Cos. De plus, il n’est pas fait référence à un quelconque titre royal. Or, dans les lettres des officiers, Ptolémée est qualifié de roi. Elles sont donc postérieures à 305.
Un autre élément de datation est la mention de Polémaios. Celui-ci, neveu d’Antigone Monophtalmos, après avoir conquis une partie de la Carie et Iasos pour son oncle, ce qui explique sa présence, était passé du côté de Ptolémée. Ce dernier l’a assassiné à la suite d’un accord avec Antigone. Comme on le voit ici, Polémaios a joué un rôle décisif dans le premier accord.

L’inscription

La première partie de l’inscription s’articule en deux parties :
1. Les Iasiens, ainsi que les habitants d’Iasos, concluent un accord avec les officiers en charge de la garnison dans la cité et qui détenaient les acropoles. Les Iasiens « achètent » donc leur liberté ainsi que celle de la cité en payant les soldes et les indemnités aux mercenaires. Tous les chefs d’accusation – aussi bien ceux des militaires contre les Iasiens et les habitants de la cité, et ceux des Iasiens et des habitants de la cité contre les militaires - sont abolis. Les mercenaires sont en droit de s’en aller en toute sécurité, ou de rester à Iasos en se conformant aux lois de la cité. Ce point est intéressant, car il relève que l’occupation par les soldats ne s’est pas faite sans problèmes.

2. Il s’agit ici de six propositions de serments. On y remarque l’invocation d’Artémis Tauropolos, vénérée en Macédoine comme protectrice des soldats.

Nous pouvons y distinguer deux phases:
- L’entente entre les Iasiens et les troupes qui devait également être ratifiée par Ptolémée.
- Un serment de portée plus générale concernant l’autonomie de la cité : les Iasiens promettent une alliance perpétuelle à Ptolémée ainsi qu’à ses descendants, tout en conservant leur autonomie, leur indépendance et libérés de toute garnison militaire résidente et exemptés de tribut.

Un fait intéressant souligné par Léopold Migeotte est que chaque serment est encadré par un verbe à l’infinitif. Ces serments sont donc confirmés comme étant des événements à venir, et non pas des faits acquis. La ligne 38 de l’inscription l’atteste, car l’ambassade n’avait pas encore été envoyée à Ptolémée. Par contre les accords entre les Iasiens et les troupes de mercenaires en garnison dans la cité semblent avoir abouti à un projet accepté par les deux parties : les modalités de l’accord nous sont présentées sous une forme solennelle accompagnée de serments et non comme des modalités ou des demandes.
Le vote du décret fut donc ratifié aux alentours des années 309 ou 308. A tout le moins permettait-il de mettre une pression sur Ptolémée afin pour Iasos d’obtenir le plus d’indépendance possible en tenant certaines bases comme acquises. Il permettait également d’accuser Ptolémée si ce dernier décidait d’en modifier les modalités.
Dans la lettre d’Aristoboulos aux Iasiens, il est question de l’autonomie et de la liberté de la cité : en d’autres termes, de son statut au sein de l’Empire lagide. Les Iasiens font valoir leur statut de cité libre et autonome, alliée de Ptolémée. Ils lui font part de deux revendications :
- la contribution financière, la syntaxis.
- la libre disposition de leurs revenus.

Une première constation peut être faite : les Iasiens avaient déjà conclu une alliance avec Ptolémée. Comment donc comprendre la lettre d’Aristoboulos ? Nous pouvons supposer que les Iasiens voulaient communiquer le décret ratifié. Aristoboulos était sans doute un gouverneur subordonné à Ptolémée, à tout le moins un officier, en mesure de confirmer le statut de cité libre et autonome. La demande de confirmation du traité par Aristoboulos aux Iasiens l’atteste.
Sur le deuxième point, Aristoboulos confirme accéder à la demande des Iasiens : ils conserveront la libre disposition de leurs revenus et notamment des taxes portuaires. Mais un problème se pose, à savoir la question du phoros : en principe, liberté et autonomie excluaient le paiement de tout tribut, de même que l’installation d’une quelconque garnison dans une cité, ainsi que le contrôle de fonctionnaires royaux dans l’administration locale ou de recommandations et de directives politiques. Iasos avait dans son décret exprimé sa volonté de ne pas être contrainte de payer de tribut (phoros). Le traité emploie de ce fait l’adjectif aphorologètos, à savoir une exemption de tout phoros, ce dernier signifiant une dépendance et donc une perte d’autonomie. Or, dans la suite de l’inscription, on observe que les Lagides utilisent le terme de syntaxis, celle-ci pouvant être perçue de manière moins oppressante que le terme phoros. La syntaxis, contrairement au phoros dont le montant et l’utilisation restaient à la discrétion du souverain, était destinée à la défense du territoire. Iasos semble s’être résignée à payer, du moins pour un certain temps, une syntaxis, moins contraignante et offensante qu’un phoros. Nous pouvons donc penser qu’une garnison s’est installée à Iasos et que cet « impôt » devait servir à entretenir les troupes et à payer leur solde. Mais contrairement aux mercenaires de Polémaios, les troupes de Ptolémée devaient non pas s’installer dans la cité – sur l’acropole – mais dans la chôra, la région environnante. Nous pouvons également émettre l’hypothèse que le mur continental de défense a été construit à cette époque. Car, selon les dernières études, il pourrait s’agir non d’un camp retranché, comme on l’a écrit, mais d’une fortification, d’un proteidrisma, d’un mur ayant pour but de protéger la cité.
La présence d’une garnison n’était peut-être pas si mal perçue par les Iasiens à cette époque : l’instabilité politique qui régnait en Carie pouvait justifier, en effet, l’installation de troupes. C’était également pour la cité une protection certaine. Ainsi, le paiement de la syntaxis et la présence d’une garnison n’entreraient pas en contradiction avec le désir de liberté et d’autonomie de la cité. D’un point de vue fiscal, la cité restait maîtresse de ses revenus publics, de ceux de la cité et du port.

Le traité entre Iasos et Ptolémée : un exemple classique du déroulement de négociations à l’époque hellénistique.


Le traité entre Iasos et Ptolémée est un exemple classique de la manière dont se déroulaient les ratifications à l’époque hellénistique : une fois les négociations closes entre les parties, la première d’entre elles – Iasos – prête serment en présence des représentants de la deuxième – les représentants de Ptolémée. Ensuite, une ambassade est envoyée de la part de la première partie à la deuxième pour recevoir de cette dernière son serment. Dans les cités grecques, les serments étaient prêtés par le peuple tout entier, le Conseil – boulè – ou les magistrats. Au contraire, dans les monarchies hellénistiques, c’était le roi qui prêtait serment. Cette procédure est précisément celle qui fut mise en œuvre par le traité d’Iasos : une fois les négociations conclues et la décision de ratification du traité prise, les Iasiens ont prêté serment de s’allier avec Ptolémée, ce qui explique la présence de représentants lagides à Iasos ; ils ont ensuite envoyé une ambassade auprès de celui-ci pour prendre acte de sa ratification.
Synthèse

Iasos conservait donc ses lois et ses institutions. Dans le domaine fiscal, elle préservait son indépendance, puisqu’elle gardait la pleine disposition de ses revenus. Mais la cité perdait une partie de son autonomie ; en effet, en entrant dans l’alliance de Ptolémée, dans sa symmachia, elle était tenue de se conformer à sa politique extérieure, en la soutenant d’un point de vue diplomatique et militaire. Aristoboulos, le représentant de Ptolémée, a d’ailleurs exigé de la part des ambassadeurs iasiens une garantie que ces derniers lui ont certainement donnée sous la forme d’un serment. En contrepartie, Iasos obtenait le respect de sa liberté et de son autonomie, ainsi qu’une assistance en cas de besoin. Cette « assurance » se trouve dans le serment des officiers. Cette alliance, comme dans le cas des serments de 309-308, devait être entendue comme perpétuelle, aucune durée n’étant mentionnée.
Ainsi, la situation d’Iasos, aux termes de ces négociations, n’était pas mauvaise. La cité était au contraire plutôt privilégiée. Elle conservait, en effet, autonomie et indépendance et gardait le contrôle sur ses ressources financières. Les sources faisant défaut dans la première moitié du IIIème siècle, qu’est-il advenu de la cité à cette époque? Pouvons-nous supposer que l’alliance avec les Lagides soit restée plus ou moins stable jusqu’au recul de leur influence dans la région ? Iasos a-t-elle recouvré une pleine liberté par la suite jusqu’à la campagne de Philippe V, et jusque dans son entrée dans l’influence séleucide ? Nous l’ignorons. Cependant, le prochain document que nous étudions, bien que sujet à controverse et en l’état actuel de la recherche encore mal établi, nous permet d’avancer quelques hypothèses.